CONSTANT (B.)


CONSTANT (B.)
CONSTANT (B.)

Appartenant par sa formation à l’époque des Lumières, par sa carrière au XIXe siècle, Benjamin Constant est l’un des représentants les plus illustres et les plus controversés de cette période charnière. Témoin privilégié des bouleversements révolutionnaires, il tenta très tôt de les inscrire dans une explication générale, en faisant intervenir le principe de l’évolution progressive des sociétés. Héritier du XVIIIe siècle, il a voulu en confronter les leçons avec l’expérience récente, afin de réaliser une synthèse d’inspiration résolument libérale. Cette tentative pour combiner l’histoire et la théorie représente un aspect très intéressant de sa démarche intellectuelle. L’importance attribuée dans cette perspective au rôle de l’écrivain est un des traits typiques du groupe de Coppet où se forgèrent de nouveaux concepts et dont Constant ne doit pas être séparé. C’est avec Mme de Staël, Sismondi, les frères Schlegel, notamment, qu’il élabora ses recherches dans des domaines très variés: religion, politique, histoire, littérature, théâtre. De là une œuvre abondante qui fait apparaître une autre caractéristique propre aux mêmes auteurs: Constant fut un intermédiaire entre plusieurs cultures (allemande, anglaise, française) et entre deux grands courants de pensée, le classicisme et le romantisme. Malheureusement, une tradition historiographique malveillante a longtemps retardé la juste appréciation du rôle du groupe de Coppet. Constant, comme Mme de Staël à laquelle il fut longtemps attaché, eut le triste privilège d’être la cible d’une critique qui s’est trop appesantie sur les aspects anecdotiques de sa vie. Il est vrai que ses biographes ont été longtemps tributaires d’une documentation partielle, mutilée et faussée par des amateurs incompétents. La version authentique et intégrale du Journal intime n’existe que depuis 1952; les archives n’ont été accessibles que depuis 1953, 1974 et 1980. C’est pourquoi on assiste actuellement à une redécouverte progressive de l’œuvre.

Le début d’une carrière

Né le 25 octobre 1767 à Lausanne, descendant de protestants français réfugiés en Suisse, Constant appartient à une famille de hobereaux qui louait ses services aux armées étrangères. Il reçoit une éducation très disparate, qu’il a décrite avec humour dans le Cahier rouge . Livré à des précepteurs médiocres, il fait preuve néanmoins de talents précoces, surtout dans le domaine des langues anciennes et de la musique. À douze ans, il écrit un roman héroïque, Les Chevaliers . Ballotté à travers l’Europe par son père (Bruxelles, 1774; Londres, Oxford, 1780; Erlangen, 1782; Édimbourg, 1785; Paris, 1785 et 1787), son instruction très vaste souffre pourtant d’un manque de continuité. De 1788 à 1794, Constant exerce durant six ans la fonction de chambellan à la cour de Brunswick. Séjour morose, qu’un triste mariage, bientôt rompu, rend encore plus sombre. Il trompe son ennui en se dévouant pour sauver l’honneur et la fortune de son père compromis dans un interminable procès militaire. Le jeune Vaudois en conçoit de la haine à l’égard de l’aristocratie bernoise; il affiche son goût pour la démocratie, se lie avec Jacob Mauvillon et s’intéresse de plus en plus à la Révolution. Cette évolution l’émancipe peu à peu du mentorat d’Isabelle de Charrière, avec laquelle il était lié depuis 1787. Ses déboires ne l’empêchent pas de travailler; il découvre la théologie allemande et nourrit sa réflexion de l’exemple de Frédéric II et du joséphisme. C’est donc un jeune homme très brillant, mais un peu amer et désabusé, que rencontre Mme de Staël le 18 septembre 1794 à Lausanne.

L’amour qu’il éprouve pour cette femme déjà célèbre lui procure en même temps l’enthousiasme et une raison d’être. Mme de Staël lui offre l’occasion de se révéler intellectuellement (grâce à sa conversation et à son esprit) et matériellement (grâce à ses relations). Constant peut ainsi passer de l’obscurité d’une petite cour allemande à la scène parisienne sur laquelle il arrive avec la fille de Necker en mai 1795. Dès lors, jusqu’en 1802, il va participer au combat des républicains modérés contre les tentatives des royalistes ou celles des néo-jacobins. Cette politique qui vise à «terminer la Révolution» le place évidemment du côté de la bourgeoisie et de ceux qui ont tout à redouter d’un retour des privilèges ou d’un égalitarisme babouviste. Mais, contrairement à la légende, Constant n’a rien d’un muscadin, et il est faux de voir dans son action l’ambition d’un arriviste sans scrupule. Quatre brochures remarquées (De la force du gouvernement actuel , 1796; Des réactions politiques suivi de Des effets de la Terreur , 1797; Des suites de la contre-révolution de 1660 en Angleterre , 1798), la traduction de la Justice politique de Godwin, la fondation d’un club républicain, des discours politiques, tout cela contribue à faire de Constant un propagandiste écouté, sinon toujours suivi. Conscient des défauts de la Constitution de l’an III, il approuve le courant révisionniste qui aboutit au 18-Brumaire. Mais, dès le lendemain, il se méfie de Bonaparte, dont il pressent l’aspiration au pouvoir personnel. Bel exemple de lucidité, à un moment où l’euphorie était générale dans le clan républicain! C’est de Brumaire en effet que date pour l’écrivain la prise de conscience de plus en plus nette de la nocivité du pouvoir, quand celui-ci ne trouve aucune limite à son action. Par ses discours au Tribunat et dans sa vaste étude sur la «Possibilité d’une constitution républicaine dans un grand pays» (inédit), Constant va essayer de parer au progrès du despotisme et de l’arbitraire. Son opposition, mal comprise, ne vise pas tant la personne du Premier consul que ses principes de gouvernement.

Une retraite forcée

Exclu du Tribunat en 1802 avec une fournée d’«idéologues», Benjamin Constant commence alors sa traversée du désert. Jusqu’en 1814, il partagera l’ostracisme qui frappe Mme de Staël. Période extrêmement féconde, malgré la censure et l’état général des esprits qui ôtent à l’écrivain tout espoir de publication. Il accumule des matériaux abondants dont il tirera profit sous la Restauration. En 1803 et 1806, il achève deux gros traités politiques. Le second, intitulé Principes de politique , fixe quasi définitivement (sauf pour ce qui concerne la propriété) sa doctrine libérale.

En 1806, Constant commence un roman qui deviendra Adolphe . En 1809, il publie Wallstein d’après la pièce de Schiller, dont la préface peut être considérée comme un premier manifeste d’une esthétique non classique. En 1813, il compose un poème épique: Florestant, ou le Siège de Soissons . Cependant, quelque importants que ces textes puissent paraître pour l’histoire littéraire, ils ont été pour l’auteur négligeables en regard de sa gigantesque recherche sur les religions antiques, qui l’occupe presque continuellement, et dont nous pouvons suivre la réalisation grâce aux fonds manuscrits. Son mariage avec Charlotte née Hardenberg en 1808, sa rupture avec Mme de Staël, si longtemps différée, accentuent son goût déjà prononcé pour l’introspection. Dès 1803, Amélie et Germaine révélait son hésitation entre deux types de femmes; puis le Journal intime (rédigé de 1804 à 1807 et repris de 1811 à 1816) se fait entre autres l’écho de cette difficulté qu’il a de prendre parti. Enfin, Cécile (1810?) et Ma Vie (ou Cahier rouge , 1811) tentent de conjurer, par le biais de l’autobiographie, une profonde angoisse. Ces écrits, connus au XXe siècle seulement, font de Constant un maître de l’analyse psychologique. Adolphe , reconnu de nos jours comme l’un des chefs-d’œuvre de la littérature, met en scène un jeune homme incapable de rompre une liaison sentimentale et qui souffre de faire souffrir. Longtemps interprété comme un portrait moral à peine dissimulé de son auteur, et comme un récit de sa vie amoureuse (on a voulu reconnaître Anna Lindsay dans Ellénore, et l’impossible rupture évoque évidemment ses relations avec Mme de Staël), Adolphe séduit aujourd’hui la critique par ses procédés de narration particulièrement subtils et par son style dépouillé, très classique dans sa forme et qui rend admirablement l’atmosphère fatale du roman. Le statut des œuvres autobiographiques est à son tour réexaminé dans une perspective plus littéraire: il ne s’agit plus en effet d’y voir le simple décalque de la réalité vécue, mais déjà la transposition de celle-ci dans une dimension romanesque. Amélie et Germaine , malgré l’authenticité des personnages et des situations, ne doit pas être considéré comme un vrai journal intime, car on peut observer dans son écriture un «dérapage» vers la forme du roman. Ma Vie , Cécile , Adolphe représentent ainsi les étapes (non chronologiques) de la recherche du genre narratif le mieux adapté à l’évocation de problèmes intimes, mais qui confinent, grâce à ces procédés, à l’universel.

Le retour à la vie publique

Si le triomphe de Napoléon avait relégué dans l’ombre l’activité de Constant, la chute de l’empereur l’autorise à revenir sur la scène politique. Dès 1813-1814, dans le sillage de Bernadotte, puis lors de l’intermède des Cent-Jours, Constant, jusqu’à sa mort qui eut lieu le 8 décembre 1830, va progressivement devenir l’un des phares de l’école libérale, luttant pour le respect des libertés individuelles dans le cadre de la Charte et contre les exigences ultraroyalistes. Ce combat est poursuivi dans la presse (le Mercure , la Minerve , la Renommée , le Courrier français ), à la Chambre des députés (de 1819 à 1822 et de 1824 à 1830), et par la publication de nombreux ouvrages (Cours de politique constitutionnelle , 1818; Mémoires sur les Cent-Jours , 1820; De la religion , 5 vol. de 1824 à 1831; Mélanges de littérature et de politique , 1829...). Activité débordante, qu’il assure malgré une santé déficiente, des procès, des menaces, des embarras financiers, mais qui lui apporte la popularité et l’estime de la jeunesse. Une foule immense accompagne son cercueil au Père-Lachaise le 12 décembre 1830, selon un rite qui rappelle les funérailles de Foy, de Manuel et, plus tard, de Lamarque.

Une œuvre à redécouvrir?

Deux facteurs ont contribué à masquer l’importance de l’œuvre constantienne. D’une part, la gloire posthume d’Adolphe et des écrits intimes (qui n’étaient pas destinés à la publication) a attiré la critique vers l’aspect le plus brillant de son œuvre, tandis que les progrès de l’érudition n’étaient pas encore en mesure d’éviter les pièges de la «fascination biographique». D’autre part, il faut noter l’absence de concordance parfaite entre l’œuvre publiée par l’auteur et celle qu’il a laissée à l’état manuscrit. Or cette dernière permet précisément de mieux saisir l’unité profonde d’un travail en perpétuel recommencement. La recherche récente tente donc d’appréhender globalement l’homme et l’œuvre dans son contexte social, politique et culturel. Les options fondamentales de Constant étant en général connues, on n’attend plus de révélations surprenantes; mais la critique veut mettre en premier plan les procédés d’écriture, la genèse des textes et tout ce que les archives peuvent nous apprendre sur le travail intellectuel entre la période des Lumières et le positivisme. Peu importe ou tant mieux si l’homme ressort différent de cette enquête; l’essentiel est de restituer une œuvre conforme à son élaboration progressive, dans la perspective qui fut celle de l’auteur.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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